jeudi 26 novembre 2009

A Fleur de Pierre (2)


Affiche réalisée par Pascal Gabet


vernissage le 27  novembre à 19h en présence de
     Jacques de Champfleury (Fondateur de l'Atelier de lithographie de la rue de Nantes, Paris XIXe)
Étienne de Champleury, de Florence Lépron (Successeurs de Jacques depuis 2005)
et de Pascal Gabet (Lithographe et Artiste)



TransArtcafé  expose des oeuvres lithographiques de petits, moyens et grands formats conçues par des artistes contemporains  qui ont eu le désir d'exploiter les possibilités incomparables qu'offre le "travail de la pierre". Elles seront accompagnées d'explications techniques sur l’art par trop méconnu du grand public de la lithographie.

L’atelier « A fleur de pierre » créé en 1974 par Jacques de Champfleury et repris par son fils Etienne et Laurence Lépron en 2005, est l’un des derniers à utiliser les techniques traditionnelles de la pierre. La lithographie est un procédé d’estampe datant de plus de deux siècles qui utilise la pierre calcaire comme matrice. L’artiste dessine sur la pierre (grande réceptrice des gras) ce qui permet de restituer tout le travail des valeurs dessinées sur la surface. L’encrage et la presse imprimant sur un papier pur chiffon permettent  la création d’œuvres originales à de multiples exemplaires contrôlées par le biais d’une numérotation et la signature de l’artiste.
L’atelier imprime des estampes de petits formats jusqu’au format 100cm x 130cm grâce à un grand choix de pierres disponibles. « A fleur de pierre » réalise régulièrement des livres d’artistes en lithographie (impliquant ponctuellement un travail de collaboration avec des typographes et des relieurs).


Parmi les oeuvres rares mises en vente durant cette exposition, la lithographie de Pascal Gabet, tirée à trente exemplaires et spécialement créée pour cette occasion (C'est la première fois à notre connaissance, qu'un atelier de lithographie s'ouvre à une rétrospective itinérante de ce genre),  ne manquera certainement pas d'attirer l'attention des collectionneurs et amateurs d'art.


Lithographie de Pascal Gabet tirée à 30 exemplaire
mise en vente pour 150 euros


association transArtcafé
espace d'art contemporain,
café, vidéothèque,
librairie
expositions

6, rue du Docteur Rostan vieille ville-06600 Antibes
à 10 minutes à pieds de la gare



tel/fax : 04 93 34 29 76

contact@transartcafe.org
ouvert du mercredi au samedi
de 10h à 12h30 et de 15h30 à 19h


 Les artistes exposés: O. Agied, L.P. Bougie, D. Chenu, B. Clarke, M.  Engelman, M. Farell, P. Gabet, R. Gorman, J.A. Grieffen, J. Henmken, G. Hespel, J. Jensen, J. King, L. Lépron, B. Maguire, J.M. Meister, J. Miotte, D. Paquignon, A. Quintanilla, J.B. Sécheret, P. Ségérat, H. Wolf...

jeudi 19 novembre 2009

A Fleur de Pierre (1)

Jacques de Champfleury et André Chenet vous invitent au vernissage de:



*Du 27 novembre 2009 au 9 janvier 2010*

Une exposition exceptionnelle
_première du genre_,
organisée par André Chenet et le TransArtcafé

*Vernissage le 27 novembre à partir de 19h*

Nous recevons « A Fleur de pierre », atelier parisien de lithographie pour une rétrospective de 35 années de lithographie avec des artistes de toutes nationalités

Lors du vernissage Jacques de Champfleury (Maître lithographe et fondateur de l'atelier de lithographie de la rue de Nantes, Paris XIXe) et Pascal Gabet (Lithographe et Artiste) présenteront et détailleront le travail du lithographe et nous raconteront la vie de l'atelier. Ils répondront aux questions que vous leurs soumettrez.

Quelques affiches lithographiques numérotées seront spécialement mises en vente pour cette occasion, ainsi que des œuvres et livres d'art  à tirages limités.


TransArtcafé
6 rue du docteur Rostan 06600 Antibes (vieille ville)
à dix minutes à pieds de la gare Sncf d'Antibes

Tél:   04 93 34 29 76
Site: http://transartcafe.pagesperso-orange.fr/

Vidéos: création d'une lithograhie, sur le site de l'Atelier:
http://www.afleurdepierre.fr/Francais/fablitho.htm






 

Rétrospective: 35 années de lithographie d'art contemporain, présentation de Pascal Gabet:

   Avant d’ouvrir les portes de l’atelier À fleur de pierre, revenons à la définition de la lithographie¹.
Comme son nom l’indique, c’est une « écriture », un dessin sur pierre.
La pierre, une fois sa surface grainée, sert de support à une dessin ou à un lavis par exemple.
A la différence de la gravure, c’est une impression à plat. En effet la pierre ne sera ni entaillée ni creusée mais directement dessinée à l’aide d’un crayon gras en bâton pour le dessin ou liquide pour un pinceau.
   La pierre offre une grande liberté de travail permettant toute spontanéité du trait ou de la touche.
Que se passe-t-il ? Grâce à une réaction chimique basée sur la répulsion entre gras et eau, la pierre devient matrice, c'est-à-dire propre à être imprimée. Le dessin fini est préparé, fixé avec de la gomme arabique mélangée d’acide nitrique.
Le gras de l’encre se fixe sur la pierre et prendra l’encre à imprimer du rouleau d’impression tandis que les autres parties (non dessinées) soigneusement humidifiées à l’éponge rejettent cette encre.
La répartition entre gras et eau permet l’impression.
Maintenant une pierre est sur la table.
Ce sera une lithographie en noir et blanc ou en couleurs.
L’artiste dessine.
Le lithographe s’est préparé ; il est à son écoute. Il sera à la fois imprimeur et complice tout au long de la création.
L’atelier devient un laboratoire où tout est possible. Un lieu où se mélangent joies et doutes.
Côte à côte, artiste et lithographe vont apprendre à se connaître pour Découvrir.
La pierre, matière vivante, grande maîtresse du lieu sera exigeante, généreuse.
De cette alchimie naîtra la fameuse première épreuve. Comme par magie, ce moment rare imprimé sur la feuille et dans nos mémoires nous délivre un autre imaginaire. L’œuvre imprimée avec son langage devient œuvre originale.
L’inconnu, le Manifeste, l’Imprévu sont au rendez-vous ; tout est en jeu ; l’aventure continue jusqu’à l’ultime signature.
Maintenant, à vous de voir.

   La galerie TransArtcafé d’Antibes invite l’Atelier à Fleur de pierre pour une exposition vente du 27 novembre 2009 au 10 janvier 2010.
Jacques de Champfleury a fondé l’Atelier Champfleury en 1974.
Depuis 5 ans, son fils Etienne de Champfleury et Laurence Lépron ont repris l’Atelier qui est devenu l’Atelier à Fleur de pierre.
Ils seront présents, et répondront à vos questions, à l’ouverture de l’exposition le 27 novembre à 19h30.
A cette occasion, vous pourrez voir la plus grande partie de la production lithographique de cet atelier parisien.
C’est l’histoire d’un atelier et lithographie et de ses artistes.

                    Pascal Gabet, artiste et lithographe


¹Inventée par Aloys Senefelder en 1796 en Allemagne, la lithographie (du grec lithos, pierre et graphein, écrire) est une technique d’impression à plat qui permet la création et la reproduction à de multiples exemplaires d’un tracé exécuté à l’encre ou au crayon sur une pierre calcaire.


 

Lithographie de Pascal Gabet, novembre 2009

lundi 16 novembre 2009

Poésie et lignes de vie


 “La plus belle et profonde expérience accessible à l’homme est le sens du mystère. C’est le principe fondateur de toute religion, de toute approche sérieuse du monde de l’art ou de la science. Celui qui n’a jamais eu cette expérience m’apparaît sinon mort, pour le moins aveugle. Percevoir derrière chaque expérience une réalité à laquelle notre intelligence n’a pas accès, dont la beauté et le sublime ne nous touche qu’indirectement : c’est l’essence du religieux. Selon cette vision je suis religieux. Il me suffit de m’émerveiller de ces secrets et d’essayer d’approcher humblement une représentation simple de la  structure sublime de ce qui est. » Albert Einstein


"Tout poète est chorégraphe pour de sonores danseurs." Pier Mayer-Dantec


Il serait tout à fait vain de chercher à faire entrer Pier Mayer Dantec dans un quelconque courant poétique. Il n'écrit pas, il n'a jamais écrit. Il chante, crie, invoque, murmure, donne de la voix là où toutes les voix se sont tues. Il ne cherche nullement à produire une oeuvre mais oeuvre avec sa chair, ses nerfs et sa pensée. Il s'arrache à lui-même des lambeaux de peaux et brûle tout ce qui est  en trop. Il fait rouler sa langue dans les parages de la beauté dont il est le fabuleux héraut. Homme de théâtre avant tout, il ne sépare pas la poésie de la vie. Il est le lieu de rencontres aussi imprévisibles qu'improbables. Passé et futur se rejoignent dans un temps unique, à l'embouchure de la langue. Mais de ces échanges mystérieux qui se révèlent pour ainsi dire "à coeur ouvert", il nous donne à entendre le poul d'une réalité tout autre que celle en laquelle la culture dominante de l'occident prétend nous incarcérer jusqu'à ce que mort s'ensuive. Il nous restitue le souffle des bardes que lui a transmis sa terre natale, cette Bretagne légendaire insoumise malgré les tristes oripeaux folkloriques qui la recouvrent. André Chenet.



Extrait d'une lettre de Pier Mayer-Dantec à André Chenet:


"...Années 1980, quand j’étais en fac de lettres. Il y avait un café en ville, en plein centre de Bordeaux, j’étais un peu plus âgé que la plupart des autres étudiants, j’avais eu faim et froid, roulé ma bosse et joué mon blues, et peu à peu sans le vouloir j’attirais à moi des étudiants à graine de poète, qui chacun écrivaient en secret, gardant leurs textes pour eux. « Mais les poèmes, il faut qu’ils s’entendent. S’ils ne font pas musique, ils meurent, ou dorment. Et il faut les dresser en vie ! » Et tous d’acquiescer d’une seule voix. Eh bien chaque semaine, nous allions, sous mon égide il faut bien le dire, donner en voix ces « poèmes », et moi je faisais tournoyer les miens, sous le regard ahuri des clients de ce café tenu par une vieille femme adorable qui elle aimait bien ce charivari, et me paraissait être russe, et que je rêvais et faisais telle. D’autant qu’elle nous portait le café dans une bouilloire, et moi toujours prêt à bondir, je voyais le samovar.
Parfois, les séances se faisaient chez moi. Je m’asseyais au piano, et les jeunes poètes se lançaient.
Souvenir exaltant. Nous revivrons de tels moments, dont j’avais trop tôt fait mon deuil..."






Dernier Homme


Dans les ruelles du vieux crâne,
Des chiens de feu roulent leurs cris,
C’est leur maître que l’on trépane
Sous une lune en moquerie


Les glaçons de l’esprit canaille
Piquent les cerveaux poétiques,
La tête est gorgée des ripailles
D’une culture épileptique.


D’un coup de dents planté au ciel
Un homme croque à crâne ouvert
Dans les moelles de l’essentiel,
Et tous les feux de l’univers
Se ramassent en notes vives
En courant dans les yeux d’hiver
Du dernier homme afin qu’il vive.


Morlaix, 30 Avril 1997






Dans la rue les bouches glissent
En éparpillant les fils

De l’indolente pelisse

Où ronflonne le babil

Les flammèches de l’esprit,
Voyez comme on les fait taire,
Mais les brises délétères
Se lovent au cou des cris

Les baisers de l’âme affreuse
Mangent tout le sang des rêves,
Les corps coulissent, se creusent
S’enfourchant sans nulle trêve



 Morlaix, 9 avril 1998 








SKLERIJENN AR BED




Gant o daouarn leun a stered,
Gant beg o fri savet bepred
‘trez’k o neñv kaer hag annezet
M’eo ar c’houmoul anevaled ;
Gant o divhar lintrus ha bresk
Ne c’hell ket ar joa mont da hesk
Ma sellomp oute mesk-ha-mesk.


Ha pa ‘n em gavont asambles
N’eo ket gante ‘teu ardoù, mes
Kentoc’h e reont ur seurt chadenn
M’en em gav trapet an anken
E-barzh roued o c’horfoù mistr,
Hag o c’hoarzhadegoù a flistr
‘vel frouezh darev a nij kuit
Da vouetañ aeled ar vuhez
Kement hag an dud deuet ivez
Ma vez o selloù gwall akuit
D’ober stamm d’an dristidigezh
War nadozioù ur sorserez.


Ha lies gwech ‘n ur huñvreal
Me a wel ar bugaligoù
‘vel ur vandennad lutigoù
Strinkus o lagadoù, feal
D’ar c’hoari ha d’ar faltazi
Hag o c’henel bev-a-zevri
Sklerijenn ‘r bed, ha skleur an ti.


Montroulez, d’an 12 a viz Even 1998.






Traduction:


LUMIERE DU MONDE




Avec leurs mains gorgées d’étoiles,
Leur petit nez toujours au vent
Qui pointe à leur ciel habité
Où nuages s’animalisent ;
Avec leurs jambes qui reluisent,
Fragiles poupées ou poissons,
Notre joie ne peut se tarir
A les regarder en essaims.


Et quand ils se trouvent ensemble
Ce n’est point pour faire des mines
Mais plutôt pour faire une chaîne
Qui permet d’attraper la peine
Dans le filet de leurs corps fins,
Et leurs rires fusent en dauphins
Ou tels des fruits mûrs qui s’envolent
Pour nourrir les anges de vie
Autant que les adultes aussi
Dont les regards sont bien habiles
Pour faire un tricot de tristesse
Aux aiguilles d’une diablesse.
Et souventes fois en un songe
Je vois les vifs petits bambins
Comme une bande de lutins
Dont les yeux s’allument fidèles
Au jeu et à la fantaisie
Et qui enfantent à l’envi
Lumière au monde, lueur du logis.


Morlaix, 12 juin 1998






APPELS


Bretagne souffrante et blessée,
Pleine d’hommes au cœur meurtri
Mais qui vont le front haut encore
Pour cacher l’arbre du tourment
Grimpant sur leur nuque alourdie
De trop de siècles de misère
Et griffant leurs épaules fières, Ecoute :


De tes sentiments au secret,
De ton silence en mur de glace,
De tes émotions retenues ;
De ta langue cent fois ravalée,
De ta honte appelée fierté
Tamisée par le dur silence ;
De tes hésitations lourdes,
De ta méfiance de la parole,
De ta hantise du vrai ;
De tes trahisons notoires
De ta propre et noble histoire ;
De ton goût pour la modestie,
De ta sucée de Jésus le vieux,
De tes ventrées de christianisme ;
De la haine tenue en laisse
Dans les corridors de ton âme,
De tes tumultes étouffés ;
Puis
De ces relents de folie sèche
Emanant d’esprits mal brûlés
Et qui croient pouvoir te guérir
De la souillure où tu t’encroûtes ;
Du bain de mort où tu t’enchristes,
De ta Nature abandonnée,
Revendue à l’encan aux diables,
De ta terre trempée de lisier,
De pisse et merdouilles serrées
Comme les poules que tu enserres
Et qui ne sentent plus le sol,
Ne gratteront jamais la terre
Mais le néant de l’entresol ;
De ton esprit qui ne lévite plus,
De ton humilité souriante
Qui se regarde être broutée ;
Des yeux de tes cyber-enfants
Accrochés au fil du mensonge
Et rachetant le Jeu de Songe
A de bien sinistres marchands… ;






De cette souris qui grignote
Tes derniers désirs et lueurs
Et te tisse, araignée idiote,
Jusque dans les moindres replis,
La toile où tout ira se prendre :
Jambes, corps, rêves, gestes, idéaux ;
De tes poètes étouffés,
Gobés par ton indifférence ;
De ton folklore qui sent le rance
Et que nul ne vient rénover ;
De toute ta croupissante vie,
De tes tractations lamentables
Afin de t’échapper de toi ;
De ton goût de la modernité ;
De la plainte de tes chevaux
Que tu vendis pour des moteurs
Et dont les mânes se tourmentent,
Eux qui te croyaient si fidèles ;
De ton vieux mobilier bradé,
Qui se meurt en décoration
Ou s’éternise en un musée,
Attendant une main qui touche ;
De ta place de reine atroce
Des aliments tout usinés ;
De ta tombe de reine morte
Qui pleure ton souffle perdu ;
De ta mystique étouffée
Qui te demande des nouvelles
De ces fées que tu sentis
Pour mieux les ensevelir
Sous le suaire de l’inutile ;
De ce tombeau où tu entasses,
Jour après jour dans l’innocence
Et le sens du devoir bien fait,
Les cadavres de tes hauts rêves,
Ces rêves qui ne rapportent rien
A la bourse des croque-morts,
Ces rêves qui s’accouplent aux oiseaux,
Ces rêves qui font les cathédrales
Comme l’idéal élève l’humain
Vers les cieux dont il descend
Et ne devrait jamais chuter…


De tout cela, livide Bretagne
S’échappent de damnés relents :
C’est la nécrose qui te gagne,
Gangrène broutant les talents…
A force de suivre le monde
Dans ses orgueilleuses folies,
A force de rester polie
Au lieu de trembler de tes ondes,
De laver l’âme de tes blessés,
De prendre le temps du plaisir,
Du regard gratuit et frais,
De baigner ton esprit de vent,
D’embruns, de songe et de tornades,
De raser ta barbe vieillotte
Au tranchant de ton Kersanton,
Tu finiras sage et crevée
De toutes tes lobotomies…


Vingt ans que je te regarde
Et garde et tâche d’aimer…
Mais tu perds tes meilleures dents.
Et ce ne sont pas quelques pédants
Trop soucieux de monter la garde
Sur leur château de langue misère
Qui te sauveront du néant…
Secoue ta peau, ouvre ton corps,
Ebouriffe-toi, lâche ton mors,
Prends la sève dans ta mémoire,
Le sang juste dans ton histoire,
Les muscles dans ta patience,
Et va de ton pas sans égal.
N’écoute pas les bruits du monde
Ouvre tes oreilles à la nuit
Laisse passer ce crépuscule
Blanchis tes yeux de la nuit fraîche
Et ausculte tes vieux poumons :
Qui vient à eux comme à la forge
Pour te faire humer la joie ?
Des musiciens : tu les honores
– Et ils s’en égarent parfois.
Des écrivains ? Ils se célèbrent,
Et se perdent dans l’assurance,
Sur les fausses crêtes d’esprit,
Qui ne sont que crêtes de coqs.
Des danseurs : leur joie se lit.
Mais ils n’osent te costumer
Qu’en circonstance de parades
Au lieu de te vêtir de neuf
Ou de montrer ton vieux chapeau
Au quotidien qui tant importe.
Des lettrés : ils t’aiment certes
Mais leur solitude est amère,
Et les enfants de leur passion
Restent muets d’indifférence.
Aussi n’écoute autre que toi
Quand tu respires par les vents,
Quand tu tiens sur tes pieds de roc
Et que ta langue est océan.
Etoile ton cosmos en nous,
Pauvres âmes flétries, caduques,
Etale sur nous ta colère,
Ton refus et tes enthousiasmes,
Et épargne-nous donc miasmes,
Sacrifices, mauvais soupirs.
Ou bien sinon efface-toi
Devant le raz-de-marée proche
De la finance qui effiloche
Le plus beau des tissus humains,
Et ne t’en prends jamais qu’à toi !


Quant à toi, France aux griffes d’aigles
Sous l’uniforme proclamé
De liberté et pacotilles,
Toi qui encore embastilles
Certains de mes proches amis
Afin de te croire invincible,
Tu ne vises que pauvres cibles,
Et les lions qui te déchirent,
Tu leur donnes les meilleurs mets
Tandis qu’à tous les affamés
De justice et de haute soif,
Tu envoies tes vieux chiens de garde.
En hommes du monde ils se fardent,
Mais ce ne sont que scélérats,
Occupés à viser lapins
Quand l’ours au-dessus d’eux menace…
De ton arrogance de glace,
De ta mémoire qui efface
Les épouvantes et les crimes ;
De ta vieille face à grimaces
Qui veut que l’Histoire se grime ;
De tes lois qui cadenassent,
De tes fils qui se croient de race,
S’échappent de tous petits pets.
Et pendant que tu incarcères
Ceux qui chez eux se sont battus
Sans jamais en tirer de gloire
Pour quelque idéal sincère,
Cependant que tu exaspères
De ta frilosité maniaque
Les consciences les plus paisibles,
Sur ton terrain devant tes yeux
Ta musique est moribonde,
Tes écrivains sinistres ombres
Ou fieffés honteux galopins,
Tes danses populaires éteintes
Et ton folklore, américain…
Et l’on te passe sur le dos
Et tu cherches encore les miettes
De ton bon pain de renommée
Que se partageaient les lettrés
Quand le français liait les esprits
A travers l’Europe savante.
Mais ta propre langue se meurt.
Tu le sens et laisses venir
La couverture de mort lente
Sur ce qui fit ta renommée,
Langue de Villon à Artaud
En passant par l’heureux Voltaire…
Mais tes poètes, tu les fais taire
En muselant leurs voix radiantes
Et de leur vivant ils se meurent
De ta surdité volontaire !…
Et pas même tu ne vois venir
A grandes enjambées faciles
La langue qui te défera
La langue qui déjà te défait,
Mélange de sigles et de mots morts
Avant même que d’être nés,
Lexique technique qui nique
Et vomit sur le souffle épique
De ta langue ancienne, soldée.
Et tu peux t’estimer chanceuse,
Toi la parisienne France
Ramassée sur sa capitale
De compter en tes banlieues
Quelques jeunes qui encore inventent
Et font que leur français chante
De couleurs nouvelles et drôles,
Inespérées et bienvenues,
Et colorées comme leur peau.


Mais de par l’œil qui est le mien,
Je te prédis de tristes heures
Quand tu te sentiras muette,
Déprise de ta langue experte
Et prise d’un vertige affreux
Devant le malheur qui te guette,
Toi vieille France au lourd carcan
Aux fers de la honte marquant
Ceux qui en Bretagne antique
Se levèrent pour que survive
Leur langue que si constamment
Depuis des siècles tu méprises
Et fais mine de tolérer,
Langue dont tu ignores tout,
Saveur, histoire et génie propre,
Musique, accents, bonheurs divers,
Cette langue que tu enterres
A coups d’insultes et de moqueries
Entre ignorants de compétence
Rivalisant de flatulence
Dans tes salons, là, à Paris…
Mais vient le temps en accourant
Où ta mort aussi se programme.
Or tu signes de négligence
Les tout derniers temps du français
Que tu vivras en mélodrame…
Et c’est ainsi que se trame
Sous tes yeux de vieille frileuse
Eprise de ses manies peureuses,
L’assassinat du breton
Et la mort lente du français
Passé par de sinistres bouches,
Journalistes, politiciens,
Vérolés d’informaticiens
Dont se meurt toute vraie parole.


Voilà la nouvelle du jour
Dont tu devrais me remercier,
France soucieuse de chier
Sur ceux qui portent des messages,
Sur ceux qui voudraient des passages
Aériens sur les ponts savants
Entre les langues qui se regardent,
Se désirent et belles, s’attirent
Et chantent leur musique ancienne
Et n’embastillent pas les mots
Ni ne meurtrissent les hommes.
Mais toi France, petite pomme
Tu inventes les grands maux
Par névrose et goût des blessures,
Des humiliations répétées,
Et tu ignores tes locuteurs
En caressant de ta main torve
Les seuls uniques réputés
Pour qui tu ouvres morne oreille.
Petite baiseuse effrontée,
Coucheuse d’esprits au rabais,
J’ai dit et je t’ai avertie.
Je m’en retourne à la parole
Et je te laisse à ta vérole,
Ta politique introvertie.


Morlaix, 19 et 20 octobre 2000










D COMME…




Le temps n’existait pas encore, il n’y avait que le soleil, les animaux tout affolés, le vent se poursuivant lui-même, la terre se craquelant, un cosmos tonnant et grondant, et derrière lui, flottant çà et là, une tête de cyclope sans nom, qui dodelinait dans l’espace, l’air hébété. S’il y avait eu un autre œil dans l’univers pour assister à la scène, il n’aurait pas su dire si le cyclope était à l’origine de ce monde, ou s’il faisait simplement partie du grand tout chaotique. Mais il n’y avait personne, et la nuit vint et le cyclope s’y enfonça et s'assoupit. Et le jour vint et puis la nuit, et toujours le grand œil dormait, comme épuisé par ce chaos.
Jusqu’au jour où, baignée d’une lumière liquide, l’immense paupière se souleva, et embrassa tout l’univers. En s’orientant vers le ciel, l’œil remarqua, faisant face au soleil cuisant mais à l’opposé dans l’immensité céleste, un demi-disque laiteux et plein. Le grand œil tomba et roula, et s’arrêta sur une grève. Mais alentour tout était tel qu’il le connaissait déjà, et l’œil roulait d’un bout à l’autre de la grève, mû par un muscle unique et sot. En plein jour, épuisé par ses allées et venues, l’œil alors se ferma. Il fallut une vague doublée d’une autre plus violente pour que l’immense paupière s’entrouvre, entourée de crabes géants. Et le sel déjà la piquait qu’une lame encore vint la surprendre. L’œil voulut fuir, mais se trouva tout empêché : il ne pouvait aller que latéralement. Alors il se propulsa, espérant échapper aux vagues qui le frappaient tel un ballon, et gagner le bout de la grève où peut-être il serait au sec. Et comme une colère le gagnait, il se mit à songer : « ce monde-ci ne me va pas, il n’est que forces et tumulte. Si je pouvais seulement y mettre autre chose, et moi m’y mouvoir autrement !… »
Et pendant que l’œil pensait, sur la grève depuis le ciel on aurait pu distinguer un demi-disque, sorte de D très allongé, trace de ses allées et venues tandis que la mer le roulait de bas en haut. Et ce globe géant gisant sur le sable, qui pouvait tout voir mais qu’aucun animal ne remarquait. Concentré, tout pensif :
« Je vois en songe un animal, le plus fragile d’entre tous, qui se croira aussi plus malin. Homme, je le ferai, craintif, mais rusé assez pour se défendre, et capable de penser, d’inventer. Face à lui, je placerai la femme, craintive plus encore, et pleine de charmes souverains. Elle ne sera là que pour ça, pour l’aimanter de sa grâce, pour troubler sa raison naissante, et occuper toutes ses pensées. Il n’aura de cesse que de l’émouvoir, elle de plaisir qu’à l’éloigner, à se rendre insaisissable. Et je les enfermerai dans le cycle des jours et des nuits, jusqu’à ce qu’ils n’en puissent plus et désirent en finir avec la vie. Lui, hâbleur, aux mille soins et inventions pour cette femme qui le hante. Elle, détachée, inaccessible pour se faire plus désirable encore. Lui, contraint à l’intelligence, à la construction, au langage qui la flattera. Elle, souriante et enjôleuse, redoublant ainsi d’envoûtement. Et les siècles passeront et toujours ils s’uniront, sans se comprendre, éternels opposés, unis seulement par le besoin, par leur incomplétude. Oui, ils se rencontreront, la femelle cèdera au mâle, parce que je les condamne à vivre, et à se reproduire, aveuglément, imperturbablement. Et, mieux : cette force qui les appelle sauvagement l’un vers l’autre, ils appelleront ça amour. Et ils courront vers cet amour, joli masque sur le besoin. Mais ce ne sera que piège. Car tout antagonistes, je les vois : lui, brut et tout de forces et d’intelligences mêlées, et capable de raffinement. Elle, paraissant caresse et finesse, mais terrestre et imperturbable, habitée seulement d’un désir au ventre, que tous deux partageront d’ailleurs. Mais comme les siècles passeront, que la survie en ce monde leur semblera moins difficile, la femelle se sentira femme, elle que je souffle d’une guenon, et elle n’aura plus qu’un songe, obsessionnel et diffus : un enfant, petit bout de vie avec qui jouer, auprès de qui se sentir forte, et presque invincible. Ah oui, ils auront des jambes tous deux, ils pourront marcher l’un vers l’autre, pour les siècles des siècles aussi aveugles qu’au jour de leur apparition. Ils se croiseront, s’ignoreront, s’obsèderont, se rencontreront, copuleront, s’aimeront jusqu’à vivre ensemble, et le temps les séparera au cœur même de leur union. Ils feront leur petite histoire, toujours à peu près la même. S’unir, se reproduire, lutter pour survivre, et jouir de quelques instants doux qui leur laisseront croire que la vie a un certain charme… Et le temps dévalera sur eux qui salira toute leur jeunesse, et tout leur désir craquellera quand ils se verront vieillir, et les femmes lutteront vainement pour reconquérir leur jeunesse et les hommes leur pouvoir ancien, et tous se flétriront. Alors la guerre larvée se lèvera vive entre eux, qui se seront condamnés à vivre ensemble, se croyant assez forts pour défier le temps qui dévaste. Car les femmes se feront acariâtres de se voir ainsi enlaidies, elles qui n’étaient heureuses que comme déesses furtives et sublimes apparitions. Et tout retombera sur l’homme, cette déception encolérée. Et le mâle alors pris du souvenir de leurs jeunes années se mettra en chasse pour retrouver avec d’autres cette beauté passée. Et leur guerre se fera plus dure, et nul n’y comprendra jamais assez, même ceux dont l’intelligence creuse des galeries dans toute la vie pour les aboucher à la lumière. Car il y aura de ces hommes, extrêmement rares, qui ne voudront jamais se ranger à l’ordre commun. Ils chercheront éperdument une issue autre à tout ce chaos, ils tenteront de se faire plus puissants, de se faire plus aimants, endurants, patients, doux, inventifs et même fidèles. Mais pour ces âmes trempées, ce sera bien plus cruel encore. Car les femmes les comprendront moins que les mâles ordinaires avec qui elles auront frayé depuis des siècles. Et le malheur tombera sur eux et les déglutira lentement, et eux auront toute la conscience et le sens de l’horreur du monde. Et il n’y aura pas d’échappée, toutes les issues seront vaines. Et depuis les temps premiers jusqu’à la fin de l’espèce humaine, aucune avancée morale, aucun progrès de cet amour qui n’est que masque doré et rose sous lequel couvent de noires humeurs. Et toujours la vanité et la répétition fatale d’une destinée de terreur devant la seule certitude : la mort, la décomposition, l’oubli. Alors face à toute cette horreur, ils en appelleront au Tout Grand, et ils le nommeront D comme… et le prieront d’intervenir, de soulager leurs souffrances, de faire rebondir leur vie, de leur rendre une jeunesse, de donner du sens à l’existence, et du plaisir à leurs vieux sens. Mais rien jamais plus ne viendra, et moi j’aurai bien travaillé et mon songe sera concret. Ma vision est sombre et entêtante, c’est ainsi seulement que je l’aime, c’est ainsi que je veux la voir. »
Et le grand œil s’assoupit d’aise à la laisse de basse-mer. Paupière bien ouverte, sur laquelle se reflétaient différentes images. Il y avait là un géant barbu cerné de nuages floconneux. Et les nuages fondirent et apparut un autre reflet : un homme-animal avec une queue en flèche et de sales cornes rouges et l’œil traversé de vices. Mais il n’y avait pas d’humains pour assister à la scène. Il n’y avait que cet œil et tout le rivage apaisé par la mer retirée lointaine. Et l’Oeil souriait, pensant à l’homme dérisoire, au temps qui attendait l’espèce humaine, et à tous les noms et autres masques dont l’affubleraient les hommes sur tout le globe terrestre, à jamais jusqu’au chaos final.


***





  Le loup révélé
à celle qui retourne la mer





Tes bienfaits ma souveraine
Font sourire le temps vieux
Et lézardent jusqu’aux yeux
De l’homme qui te fait reine


Et les planètes étrangères
Ordonnent ta plume d’or
Tandis que ta voix m’endort,
Me berce en céleste étagère


Ta voix secoue même les arbres
D’où s’enfuit un pollen rieur
Et les ondes d’un clair bonheur
Se faufilent dedans le marbre


Tu es là-bas mais tout s’ordonne
Autour de ton œil saccagé
Et les hommes les plus âgés
Viennent attendre que tu donnes


Et moi tu me viens et soulèves,
Tu embrases mes vieux charbons
Avant que de secs barbons
Empêchent que tu t’élèves


Et tu me chantes, tu me loues
Tu me lapes dedans ma source
Et moi je grimpe à la Grande Ourse
En frétillant ma queue de loup


Alors en moi autant demeure
Que ta soif ne soit étanchée
Tandis que moi je viens pencher
Vers toi où je fais ma demeure


Et le temps peut sortir ses griffes
Qui trop déjà m’ont labouré,
Le bon guerrier enamouré
Se jouera du grand escogriffe


Car loup qui tournait dans l’arène
Avec sur le cœur un bandeau
De celle qui prend son fardeau
Fait en son secret qu’elle est reine


Et ainsi s’allongent les jours
Jusque dans l’ombilic des nuits
Et le coq qui sonne à minuit
Fait rire entière basse-cour




Morlaix, 11 septembre 2009 


Pier Mayer-Dantec








Lien: Dans le salon de lecture du mois de novembre 2009 de la revue en ligne Francopolis, vous pourrez trouver un texte d'une beauté sidérante de Pier Mayer-Dantec, dédié à sa grand-mère.

Illustration: "Urizen" - 1794 - de William Bake

mardi 3 novembre 2009

A PROPOS DE LA GRANDE GUERRE, ou L’AVEUGLEMENT GENERAL




Pier Mayer-Dantec,
soufflé par les esprits, porté par les vents et déposé sur la neige la nuit du 23 Janvier 1954, avec l’entremise de Herman MAYER, physicien moldave roumanisé et bourreau de travail plutôt que des cœurs, et d’Yvonne DANTEC, étudiante lettrée francisée, conférencière au pied nomade et au génie rentré, écrivain des soupentes à la modestie trop marquée. Les entremetteurs deviendront professeurs : fin de partie.


Dès l’âge de quatre ans, l’enfant illuminé se charge de combattre pour l’absolu et de relustrer le vieux rêve maternel : questionner la vie, sonder ses puissances, embrasser son mystère. D’où un chemin artistique, en zigzag, semé d’embûches nourricières (la faim, le froid, le dénuement…) et entrecoupé d’études :
– Etudes forcées de Médecine puis d’Odontologie (snobisme et barbarie), sagement et joyeusement interrompues avant la sanction d’un diplôme, incompatibles avec l’esprit turbulent, survolté, insoumis et sulfureux qui sert de viatique à l’intéressé. Celui-ci tire parti de sa jeune liberté reconquise pour rejoindre son haut rêve et devenir, de 1978 à 1980 :
Musicien, chanteur-guitariste-harmoniciste de blues : concerts, et bœufs avec de fabuleux Bluesmen américains (Luther Allison, The Aces…). Période de vache maigre mais exaltante. D’ailleurs le jeune héros n’aime pas les grosses vaches. Ni la routine et le ressassement. Et change de cap :
– Etudes de Lettres Modernes entre 80 et 84, avec au bout du compte un drôle de cadeau : Licence (de tout faire ?), gratinée de Certificats de Maîtrise, parallèlement à une Formation Théâtrale d’acteur au sein de la troupe du Théâtre Incarnat de Bordeaux, dirigée par Lucette MOULINE, metteur en scène, enseignante à l’Université de Bordeaux III et auteur. Une femme au verbe flamboyant et à l’exigence impériale, au plus noble sens du terme. Nombreuses représentations d’une adaptation baroque et sulfureuse de Barbe-Bleue.
Suite à une illumination, changement de région et retour en Bretagne.
– Etudes Celtiques à l’Université de Rennes 2 entre 85 et 89 (Licence de Breton et Celtique obtenue), parallèlement à :
– une activité de professeur de français puis de breton
– une formation musicale (stages de guitare avec Soïg SIBERIL, de Gwerz et de Kan-ha-diskan avec Erik MARCHAND)
– une formation de danseur au Cercle Celtique de Morlaix chez les Korollerien Montroulez, suivie de tournées en Bretagne et à l’étranger.

Partage le plus clair de son temps entre :
– l’écriture, la griffe noble de l’esprit
– le théâtre (prestations de comédien au sein de l’association morlaisienne Alerte à la Bombe)
– la musique : irlandaise et bretonne, seul ou en duo flûte / guitare
– la photographie : nombreux reportages en Bretagne et à l’étranger, pour vivre au cœur des hommes, et tout près de leurs yeux.
– le voyage : Europe sillonnée de part en part, le plus souvent en solitaire et à moto, dans des conditions de vie fruste et sauvage afin de retrouver la poésie du nomadisme et la force primitive de l’instinct.
– les projets associatifs, dont un voyage au Mexique à visée d’échange et d’osmose entre peuples et civilisations qui développèrent une mystique, et tiennent à l’esprit.


Signe particulier : Quêteur de vie, jusqu’à l’obsession. Un des derniers hommes habités, traversé d’éclairs, veillé par ses génies. Plein de douceur, mais qui enrage devant la médiocrité ambiante et le manque de tout en littérature contemporaine française : poésie, pensée, esprit, mysticisme cosmique, souffle, imagination, style, sens du récit…



Pour ce qui est des précédentes publications, tout se trouve dans la revue bretonnante Al Liamm. En voici la liste :
Kevrin ar re varv (Mystère des morts), poème mystique, in Al Liamm n° 254-255
Huñvre e Siam, pe marzh war un dachenn fu (Rêve de Siam, ou miracle sur un terrain vague), chronique vagabonde du film éponyme d’Olivier Bourbeillon, in Al Liamm n° 280
Mab al Loar-gann (Le fils de la Pleine Lune), nouvelle, in Al Liamm n° 290-291
Sin ar big (Le signe de la pie), nouvelle, in Al Liamm n° 292
Beaj diwezhañ ar penndologed (Le dernier voyage des têtards), in Al Liamm n° 299
Toute une série de textes attend publication, essentiellement en français : poèmes, pour la plupart rimés ; nouvelles ; essais ; chroniques de films, etc.


Quant aux contacts, certains ont été pris avec Radio Kreiz Breizh et Radio Bro Wened à propos du voyage au Chiapas, et les interviews ont été diffusées cet été. Le contact reste donc ouvert (ainsi qu’avec Radio Bretagne Ouest) sur ce sujet comme à fortiori sur de futures publications, plus personnelles.
Les séances de signature ne sont jamais qu’un faux contact : il y manque une essentielle électricité. L’auteur se sentirait bien plus actif en laissant pénétrer les lecteurs curieux dans l’antre de son être au cours de lectures publiques dont il possède l’expérience et surtout, le goût.

Car un poète qui ne se donne pas, dehors avec son balancement d’os, les marées de sa peau, l’ébouriffante symphonie de sa chair jouée sur la harpe de ses nerfs, n’est qu’un esthète en oripeaux, et qui promène un chapeau mou sur son vieux corps de dindon mort.





A PROPOS DE LA GRANDE GUERRE, ou L’AVEUGLEMENT GENERAL


A Daniel MERMET, cet éclaireur embusqué

 
Un jour j’ai traversé Verdun. Je rentrai d’un voyage. Des croix blanches partout. Là sous la terre, une ville alignée. On dit que si ceux qui sont tombés à Verdun se relevaient, il faudrait une ville pour les faire tenir… Alors mon esprit s’est remis à voyager. Entre crânes et ossements, il s’est pris à vagabonder. Entre destins brisés, amours arrachés, enfants bancals sans père, et veuves endurcies…
De ma fenêtre, je vois un cimetière. Trente mètres me séparent de mon grand-père. Lui, il est dedans. Du front il était rentré. Rescapé de la grande boucherie, la première guerre industrielle. Il a vécu huit ans après. Et puis un jour il est tombé. Pas comme les copains, pas au front. A la maison, tout simplement. Ou à l’usine. Ou l’hôpital. Ne sais même pas. L’ai pas connu. Pas eu le temps… Kenavo tad-kozh, un deiz bennaket en em gavfomp asambles… Adieu grand-père, adieu sans même bonjour, un jour on se retrouvera… On fera la vie…
Dans la maison où je vis, il a marché, dormi, aimé. Les murs s’en souviennent peut-être. Sa moustache était splendide, à picorer l’air par les cornes. Dans ses yeux il y avait la mer. Dans son sourire il y avait l’avenir, et la confiance de sa femme. Dans sa bouche et sa poitrine, il y avait le breton, qui siffle et chante comme le vent, et roule comme l’océan.
La maladie est venue le prendre, le succuber par le dedans. Mort naturelle, on dit, chez les médecins, quand on ne sait pas quoi dire d’autre, et parce qu’il faut dire quelque chose. C’était pourtant pas compliqué, au lendemain de cette guerre, de voir les séquelles affectives, qui font certains hommes tomber.
Chez un homme, l’intelligence circule sans cesse, entre le cœur et le cerveau et tous les organes vitaux. Et une mémoire lourde de morts, ça alourdit aussi le cœur.
Un jour, un instant de fragilité, de chute du désir de vivre, une image folle qui surgit de cette mémoire lancinante, et puis voilà : la maladie vous saute dessus - ou l’énigme de l’embolie.
On n’est jamais malade pour rien.
Et on meurt tous de désespoir.
Et c’est bien assez de misère pour un homme sain que de voir partir ceux qu’il aime et même le dernier inconnu. Mais pour un général à casquette, ou un politicard patenté, la mort par hasard, la mort au petit bonheur, voilà qui est trop modeste. La mort il faut venir l’orchestrer, la répandre et l’organiser, la mettre en scène en noirs charniers, avec mathématique froide et haute science de tarés. Parce que la désespérance, c’est encore trop arbitraire, ça laisse de quoi vivre assez vieux. Et c’est jeunes qu’il faut les prendre, les vies à peine écloses de ces civils ensoldatés, embrigadés par la machine, l’infatigable machine à tuer. N’est-ce pas messieurs les maréchaux, petit pétain jouant la putain, ou joyeux foch qui fauche les vies ? ! Tous grands semeurs de l’affliction, et moissonneurs de la détresse. Inutiles cadavres, grands chefs réduits à l’état d’os, c’est maintenant que vous êtes vrais. La terre rouille vos insignes, et moi je pisse sur vos bretelles. Trouffignons de vieux trouffions. Enfin en poudre…
Et qu’est-ce que ça cache tout ça, cet étrange goût de la mort qui hante sans cesse tant de cerveaux, d’une génération à l’autre ?
On pourrait dire : manque de cœur.
Moi je dis : vice de regard. Œil vide et terne devant un mort. Œil de chien durant la saillie.
Quiconque a déjà veillé un mort sait d’emblée de quoi je parle. Comme c’est présent un mort, puissant comme un gisant plein d’âme, que le trépas a foudroyé. Criblé de balles, rongé de maladie, ou même fauché en plein essor, comme c’est intense, un corps de mort ! C’est dense, compact et rassemblé, et ça se dédouble pourtant en faisant flotter une enveloppe d’âme. Et l’âme nous appelle et nous parle, et voici ce qu’elle nous susurre :
« Tu es là et tu te demandes ce que tu vins faire en ce monde. Tu me regardes et je te manque, la foudre lézarde ton cœur, tu voudrais échapper au mal, tu rêves d’une paix immense…
La vie, c’est là le secret. Ne me rejoins pas où je suis. Refais la vie de ton côté.
Désormais tu quêteras la vie. Et si ton âme est de noblesse, tu voudras même…la guérir… »
Le mort n’en dit pas toujours plus. C’est au veilleur de conclure. D’ailleurs il faut guetter les mots, les morts ne parlent pas si clair.
Mais je crois que tous nous demandent ce qu’on veut faire de la vie, sans cesse et à tous les niveaux. Quelle guerre secrète on prépare, en famille, en couple ou à l’école, la triste école de la vie, avec son maître racorni, vieil assassin par habitude.
Il y aurait bien d’autres écoles. Mais nous allons au plus pressé, au plus facile, avec nos yeux d’aveugles vrais, inconstants et irrationnels. Même l’amour quand il se presse aux portes de nos cœurs frileux, nous ne savons le reconnaître que pour peu qu’il tombe bien.
Il y a des héros de l’amour qui meurent dans la prison de vie. Du fond de leurs Quartiers de Haute Solitude, ils adressent des signes au monde, ils chantent jusqu’aux étoiles, ils soufflent des perles aux humains. Ils sont le plus souvent artistes. D’ailleurs ils sont les vrais artistes, ceux qui viennent guérir la vie.
Mais on les regarde de loin ; leur sensibilité fait peur ; on met en doute leur pureté. Leur existence tourne en enfer. Et pourtant ce n’est pas la haine qui sert de foyer à leur vie.

Un jour, Daniel, il faudra choisir : s’entre-tuer ou bien s’aimer.

Je rêve d’une école de la vie qui ne soit pas régie par la peur. L’homme est un animal malade, parce que la terreur l’habite, la sainte peur pour son ego. Et tout ce vicieux système, qui encourage l’individu dans ce qu’il a de plus frileux et de plus envieux, notre aliénante civilisation sans cesse le développe.
La peur a mille enfants débiles : la jalousie, la soumission, l’attente vaine, l’oisiveté, la méfiance et tant d’autres tristes erreurs.
Excuse ma pensée grossière. Je n’ai plus envie de finasser. Parfois il est bon d’être simple. Je suis juste un analphabète, volontaire et décidé, qui parle pour des oreilles d’âmes et non pour des ânes savants. Et quand j’entends les témoignages de ces hommes beaux et blessés, leurs lettres gorgées de tendresse, bouleversantes de révolte, je suis bigrement rassuré. Et je me dis que je fais bien de vouloir aussi les atteindre. Parce que leur âme est brûlante, et me réchauffe tout entier. Je me figure qu’ils comprendront, comme je sais que tu comprendras. Et quand je parle de comprendre, ce n’est jamais mieux que d’entendre jouer, là sur les cordes du sensible, un air de vérité poignante, un air qui vient vous percuter.

Voici ce que j’aimerais dire, comme une folie qui m’habite en ce monde qui se veut sensé, une folie qui me coûte cher, en solitude et en détresse :

Je ne connais pas la jalousie. Je ne comprends pas son manège. Je le comprends vraiment trop bien, ainsi je ne veux pas le comprendre.
Je ne connais pas la méfiance. Je vois qu’elle tord tous les regards, comme elle empoisonne les cœurs. C’est une de mes pires ennemies. Elle me vole des êtres chers, à qui elle cloue le regard vrai.
Je sais que je suis seul au monde, que c’est la destinée de l’homme, et que cela peut être noble, quand on le prend avec hauteur. Mais je sais encore mieux que ma vie ne m’importe pas assez, pour que je la garde pour moi, et que je la chérisse en moi. Et c’est une hypothèse à prouver, que là dans le profond de moi, j’aurais déjà une vie propre.
Je viens dire en d’autres termes que je ne crois pas en la biologie. Je crois en l’âme qui s’allume, et inonde tout alentour. D’elle se répand un brasier, et le désir crépite autour - le désir d’entrer en vie.
Si je suis seul au quotidien, je finirai bien par m’éteindre. Si je n’ai pas un œil complice où aller puiser du désir, et pour qui j’allume à mon tour le foyer vivant de mon être, comment puis-je vivre en vrai ?
Et si j’apprends à mieux aimer, que ma femme ne le voit pas, et que nul ne s’assied devant mon âtre, à quoi cela peut-il servir ?
La vie, nous nous sommes habitués à croire qu’elle coule au-dedans de nous. Mais quiconque a brouté ses heures sans personne qui l’attende sait ce que ça coûte de vivre, dans ces moments si irréels.

L’autre en face de moi, c’est toujours lui qui m’anime, c’est toujours par lui que je vis.
Je ne dis pas que tout vient du dehors, ni que je suis vide et absent. Je dis juste que ce qui vit, cela se passe toujours entre, dans l’espace qui s’électrise, entre l’autre qui va vers moi, qui me frôle de sa présence, et moi qui fais chemin vers lui - entre l’autre qui passe en moi et qui me fait ce que je suis, et moi qui me fais moi pour lui.
C’est peut-être dur à comprendre, et insane aux hommes-rochers, qui croient exister par eux-mêmes. Cela est dommage pour eux. Car ils demeurent en-deçà..
Mais les Indiens eux tous le savent, et d’ailleurs leur langue les aide, qu’ils ont si bien su incarner. Je l’ai vécu chez les Tzotzil, au cœur des montagnes du Chiapas, dans le Mexique des Hommes Vrais. Ils ont bien des pronoms personnels, mais ils les dépersonnalisent, ils les vident de cette arrogance dont nous autres sommes coutumiers. Ils font flotter toute vérité entre les hommes qui se parlent, et ils s’épargnent la hiérarchie.
Et ils s’écoutent par principe et ils s’écoutent par bonheur, et cette bouche qui parle en face, cela leur est toujours sacré. Et d’ailleurs ils ne parlent pas : ils délivrent un chant royal.
Ils ne possèdent vraiment rien, - et ainsi rien ne les possède. Ils partagent leur imaginaire, comme ils partagent leur destin, tout comme ils partagent leurs frijoles, ces haricots rouges qu’ils mangent tous les jours de l’année, à chaque repas. Ils dorment dans des cabanes de planches, de bâches en polyane et tôle ondulée. Ils sortent sous les pluies diluviennes quand le ciel s’enrage et crève, à chaque saison des pluies.
Et sous le ciel qui les voit comme des hommes fils de la terre, ils se regardent et puis ils rient.
Plus haut dominant leurs villages, les militaires font les malins, caressent leurs flingues au flanc, étirent leurs gueules de dogues, pour impressionner les enfants. Tous les Indiens sont assiégés. La guerre couve à leur porte. Leur mémoire est un martyre.

Mais ils vont sous le ciel et rient.

Et nous les nantis, pendant ce temps-là, QUE FAISONS-NOUS DE NOTRE PAIX ?

Je crois que nous nous déchirons, lâchement et maladroitement, parce que nous avons peur de perdre des miettes de notre ego hurleur. Nous disons vouloir de l’amour, et quand il arrive à nos portes, nous le voyons tout déguisé, comme un secret calculateur qui avance sous sa défroque pour venir nous déposséder. Au lieu de nous abandonner.
Moi je n’ai jamais rien perdu quand je me suis abandonné. Je me suis bien senti gagner une présence bien étrange, beaucoup plus complète et plus vraie. Je suis devenu un à deux, ou à plusieurs comme au théâtre, qui refabrique l’unité.
L’unité c’est avec l’autre, l’autre en soi et l’autre devant, que cela demande à se faire, pour restaurer l’harmonie perdue.
Je suis sans doute un drôle de fou, en ce monde de dingues secs, mais je le clame sans faiblir : la vie s’accomplit dans l’offrande, sans quoi elle n’est que triste errance, et finit rance et décatie.
Notre paix nous attend, elle nous convie au don.
La beauté nous fait signe, elle aimerait descendre en nos cœurs, et remonter de nos entrailles.
Puissent ces mots se ficher dans vos âmes et semer quelques bonnes graines.
Que votre vérité rayonne - et la maladie faiblira.
Que votre enthousiasme vous guide, il viendra manger votre peur.
 
Que les flammes du ciel nous lèchent, si nous ne refaisons pas la vie.


Pier Mayer-Dantec 

Photo: Pier Mayer-Dantec interprétant sa pièce « CELINE, Voyage au long de la Mort, à crédit »

lundi 26 octobre 2009

Poèmes parus en revues (1)



 Lithographie de Pascal Gabet



                    A Jean Dornac et Cristina Castello

   En ces temps de "vache maigre" et de corruption généralisée, la poésie apporte un souffle vital qui ne fera que s'amplifier dans un proche avenir. Il est cependant dommage que les êtres humains ne ressentent ce souffle puissamment cathartique qu'en abordant  des périodes de crise, de guerre, c'est à dire au bord de la catastrophe. D'autres civilisations, plus proches de la nature et des forces "cosmiques" que la notre, la vivaient au quotidien telle une respiration naturelle, sensible. L'occident devra bien de gré ou de force se dépouiller de ses surcharges matérielles sous lesquelles étouffe la Pachamama (la terre nourricière). Nous sommes à l'ultime croisée des chemins. Les poètes doivent, et ils n'auront pas le choix, sous peine de stérilité, rompre avec la littérature et ses honneurs officiels. Les poètes de l'image, de la forme et du son savent que la poésie fait la jonction entre tous les arts. L'Art véritable n'est-il pas pratique de vie, enseignement de "coeur à coeur", parcours initiatique? L'érotisme, en tant que rapport au monde, circule (temps cyclique) tel le sang dans un corps humain dans le corps du grand oeuvre. Les alchimistes étaient conscients de ce phénomène dans leur quête d'un or très subtil. Il s'agit plus que jamais de ne pas se vendre à un système en voie de désagrégation. Une période noire commence et déjà apparaissent les premiers signes de la transmutation humaine...


***


Je ne sais plus
                      à Jean-Michel Fossey


   Je ne sais plus la suite à donner aux évènements qui composent mon existence. Seuls les dépôts qu’ils abandonnent sur mes innombrables rives retiennent encore mon attention. Ce peu de poésie visible, ces pépites fines enfouies dans le sable humide des instants pleinement vécus.

   Je ne sais plus ce qu’il convient d’être ou de ne pas être, entre cauchemars et rêves. J’écris au fil de la page, presse mon cœur contre la pierre sombre de la réalité afin d’en extraire la liqueur pourpre de ma chair chavirée.

   Je ne sais pas la conduite à tenir pour « vivre en société », je n’ai pas de règles ni de morale définitive. Je laisse le temps se dénouer lorsque la douleur s’avive. J’écoute le grand et beau silence de l’amour guérisseur.

   Je ne sais quoi répondre si on me demande de rendre des comptes, moi qui ne possède que quelques livres et des souvenirs de voyages dans des mondes disparus. Je n’ai pas de curriculum vitae, Subsistent bien quelques poèmes non datés, des mots qui tressent la moins compréhensible mais aussi la plus vertueuse des vérités possibles en ces temps d’obsolescence et de décadence.

     Je ne suis que prélude d’humanité. Une hybridation monstrueuse de folie et de sagesse. « Qui-suis-je » n’est qu’un absurde accident de parcours sur ce chemin de Compostelle entre la naissance et la mort. Je vais sans dieu ni maître, depuis que les sources m’aimantent.

   Je sais encore moins ce qui m’attend à la croisée des horizons. A travers le delta de la Grande Nuit, je ne vois qu’une aube peuplée d’oiseaux migrateurs et de fleurs sauvages qui ne vont pas tarder à s’épanouir sous les caresses compatissantes su soleil levant.

                                                                            
                             paru dans HORS JEU n°59 (Août 2009)



***


                    Le bond du tournesol

    Je pressens le présent, être entier où je m’éveille, m’apaise. Il enserre les os de l’errant qui me dédouble, chemin hardi où parfois une main ramasse une pierre au visage limpide sous l’ombrage d’une halte. Le ciel descend les escaliers terrestres escarpés, je le salue d’entre les vagues des hautes herbes, les ailes rugueuses du soleil, les voix ouvertes du vent. Il m’adoube à la porte de ses palais de béatitude, m’irrigue d’une sève qui met le feu à mes veines, compagnon immortel m’abreuvant du vin de ses vignes éphémères, m’extirpant des tourments où s’incarnent les hommes. La liberté radieuse me nomme et m’éperonne, orne mon front de clartés de jade. J’ai repoussé toutes mes terreurs dans leurs ultimes retranchements de cendres et de mort en surpassant le bond sévère des horizons. Comme la terre me paraît lointaine, aimante maintenant que l’espace me prolonge en étendues de perles et de poussière vers les rives muettes d’une sagesse intemporelle. Ici bas, j’étendrai mes bras comme un tournesol jaillissant du rouge des blessures.

                         Paru dans "HORS JEU" n°51 (Septembre 2006)


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Dans le corps du poème



                           Ailé de transparence
                           je plonge dans le corps du poème
                           Assoiffé d’infini
                           je m’en vais puiser le cri
                           dans le feu
                           du noyau de moi-même
                           J’accomplis la naissance divine
                           dans un fracas d’astéroïdes
                           qui se jettent contre la peau des océans
                           Ma voix brise
                           les vitres de l’espace
                           foudroie les cimes amoureuses
                           où un aigle blanc nidifie
                           derrière les murailles des avalanches
                           J’oublie toutes les lois
                           qui firent de moi un homme
                           je me désintègre en chantant
                           dans un poudroiement d’aurore boréale
                           je me déchire de jour de nuit
                           voyageur de feu d’air d’eau et de terre
                           je déclare des guerres fécondes
                           contre les flancs de la lumière

                           comme une comète couleur de sang
                           je dévale les abîmes du monde
                           mon regard
                           est celui de toutes choses
                           du moindre atome
                           un cosmos s’embrase
                           boule de cristal posé sur la neige
                           je ne bouge pas… je n’attends rien…
                           j’incarne le mystère
                           sous l’écorce du ciel
                           quelquefois
                           je m’enveloppe de tempêtes
                           et j’envoie les messagers du vide
                           vers ces rivages où déferlent vies et morts
                           où s’harmonisent les pôles contraires
                           je ne bouge pas… je n’attends rien…
                           je ne suis que projection
                           d’un silence sacré
                           dans lequel je me rêve
                           aède fou je ressuscite d’anciennes mémoires
                           dans le réceptacle des mots
                           une odyssée m’achève
                           sur les cendres de la création
                           dont je suis le complice muet
                           une sorte de sphinx apocalyptique
                           posé sur le socle des apparences.
                           Orné d’os et de plumes consacrés
                           j’entre dans la danse universelle
                           les tambours des vieilles montagnes
                           battent ma poitrine offerte
                           aux vertiges de la Vision
                           aux hallucinations des démons
                           que je repousse d’un grand éclat de rire.

                           L’aigle blanc me traverse et m’emporte
                           vers les cimes amoureuses
                           où je combats bec à bec avec le soleil
                           les orages de poussière
                           qui criblent d’éclipses meurtrières
                           les chemins de sagesse éternelle
                           que parcourent sans se hâter
                           les pèlerins de l’éveil
                           les êtres de pleine conscience
                           maîtres et disciples côte à côte
                           passant d’un rôle à l’autre
                           tandis que s’atténuent les différences
                           qui entravent la liberté de la marche.
                           Allongé dans l’herbe d’un talus
                           contemplant l’airelle de l’instant
                           je me vois parmi eux
                           novice d’un monde sans fracture
                           Amoureux paisible et détaché de tout
                           je ne bouge pas… je n’attends rien…
                           A vol d’aigle
                           pas de sommets sans vallées.



                                   Paru dans "Les Citadelles" n°13 (1er trimestre 2008)

dimanche 18 octobre 2009

Sommaire n°10



DANGER POÉSIE
    
"La vie humaine est à repassionner, à faire revaloir, au besoin sous l'angle de ce qui, très vraisemblablement pour chacun, n'est donné qu'une fois" André Breton

Sommaire (dans le désordre):

Florence Noël (Belgique): Les fantômes de l'infiniment peu
"oui, nous, les dépenaillés, les aphoniques, les/  terreux, les légers/ possédions l’or intemporel des paroles élucidées/ et enfuies sous la peau..."

Jean-MaxTixier (1935-2009), Prix Mallarmé 2009: Parabole des nuées
"Rendre l'âme, qu'est-ce, sinon libérer le nuage qui est en soi? Rendre son eau jusqu'à la dessiccation suprême"

emmanuelle k: Désobéir dit-elle...
"Faire autre chose que vivre est signe de maléfices."

Werner Lambersy (Belgique), le poète compagnon
"Et pourtant/ pour pas grand chose/ on est heureux/ d’être là comme/ des coquelicots en plein champs"

Isabelle Jullian, Les Murs Hauts
"Un amour secret/ sous des rafales de balles./ Un amour qui ne veut pas mourir/ dans la boue/ et les traînées de poudre/ du paroxysme de la guerre."

Pier Mayer-Dantec (Bretagne), La mise en corps de l'écriture
"D’un coup de dents planté au ciel/ Un homme croque à crâne ouvert/ Dans les moelles de l’essentiel..."

André Chenet, poèmes parus en revues
"je regarderai loin/ très loin au-dessus des choses/ jusqu'à ce qu'un seul mot nous change"

Flaviano Pisanelli (Italie): Alfabeto d'erba
"Ti parlo d'inquietudine/ riflesso di una vita/ a me avvivata"

Nathalie Riera: ClairVision, Dans une fraction de temps
"Il y a les ruines, les failles, que rien ne peut réparer, où se perd ma voix, ne reste
que la fêlure d’une lettre

alors l’agrume des mots
comme l’anis et la verveine sont la joie du jardin
"

HORS JEU, 20 ans de poésie (1989-2009) en compagnie de Jean.Michel Fossey
"Je me croyais définitivement guéri de cette maladie qui, de loin en loin, me pousse à créer des revues. Et voici qu'elle me reprend..."

Cristina Castello (Argentine): Orage
"La vie succombe sans nous/ Sans nous la mort se pare."

Didier Maniach, le poète disparu
"J'ai traversé ces terres inconnues sous les éclairs blancs de la Poésie..."

Gabriela Marquez (Chili): Le denier tango à Salta, (traduit par Tristan Cabral)
"Sur les rives du Rio, on voit quelque fois des chasseurs abattre des indiens. Ils arrivent en avion. Ils appellent ça un safari. Ils arrivent en avion. Ils parlent, ils tirent, ils rient entre eux, on les entend de loin..."


A Fleur de pierre (rétrospective 1974-2009) 35 années
de lithographie avec des artistes de toutes nationalités :
Présentation de Jacques de Champfleury (Fondateur
de l'Atelier de lithographie de la rue de Nantes, Paris XIXe)
et de Pascal Gabet (Lithographe et Artiste). Une exposition,
première du genre, organisée par André Chenet aura lieu
 au TransArtcafé d'Antibes (06) entre le 27 novembre 2009
et le 13 janvier 2010). Quelques affiches lithographiques
numérotées seront spécialement mises en vente  pour cette
occasion ainsi que des oeuvres à tirages limités



Photos:
- emmanuelle k pendant l'enregistrement de "Mélusine", à gauche
- Werner Lambersy et Tristan Cabral au Salon du Livre de Mouans-le Sartoux, octobre 2009
- Pier Mayer-Dantec interprétant sa pièce "Le Cabaret du Bleu Silence", à droite

dimanche 11 octobre 2009

Éditorial n°10


Tristan Cabral à Mouans-le-Sartoux

Discours prononcé par Tristan Cabral au Festival du livre de Mouans-le- Sartoux, le dimanche 4 octobre 2009, sur le thème: La fureur du monde:


"La poème n'est jamais qu'une bouteille abandonnée sur l'océan dans l'espoir d'être recueillie sur   une plage du coeur" Patrick Guyon     (in "Le devoir du poème" éd. Ombres _ 1998)



    La fureur du monde n'est pas nouvelle, elle a toujours été. Il se pourrait que le monde lui-même ne soit par essence que fureur. Bien sûr, je pense immédiatement à Shakespeare: "Le monde est un théâtre d'ombres plein de bruit et de fureur". Cette fureur, les poètes, les créateurs en général, la paient tous à un moment donné très très cher, souvent même dans le cours de leur propre vie: et je vois Lorca fusillé par Franco, le capitaine Alexandre (René Char) dans le maquis, je vois Desnos déporté et mort du typhus le jour de la libération du camp de concentration de Theresienstadt en Tchécoslovaquie, Fondane gazé à Auschwitz, Mandeltau mort d'épuisement, Miguel Hernandez, le poète espagnol, mort de faim dans une prison franquiste, et cette liste ne s'arrête pas là .... Plus près de nous je pense au grand poène Libanais Meshawar, qui s'est immolé quand les chars israëliens sont et entrés dans Beyrouth....
Bien sûr, je pense aussi à mon frère Mahmoud Darwich qui nous a quitté il y a quelques mois.

    Tous victimes de la pensée stupide et horrible, qu'elle soit fasciste, silencieuse ou raciste. Alors ils peuvent quoi, les poètes? Ils ne vont pas tous finir contre un mur! Heureusement que non...

    Que peut la poésie? On se souvient du mot fameux d'Ardono: "Peut-on encore écrire de la poésie après Auschwitz?"et sa réponse "Écrire des poèmes après Auschwitz est barbare". malgré tout les poètes continueront toujours à ouvrir des chemins d'utopie et d'espérance! Après cela, , il y eut Celan, Bonnefoy, Jean-Pierre Duprey, et tant d'autres. Je voudrais finir ce bref exposé en évoquant ce que le poète Patrick Guyon appelle "LE DEVOIR DU POÈME". "Quelle est la tâche des poètes en ces temps de détresse?" pour reprendre le mot d'Hölderlin? Quelle est leur irremplaçable place? C'est, maintenant ou jamais, celle de la résistance, de l'insoumission, celle d'en finir une fois pour toute avec le "coma" des mots sous la verrière des institutions démocratique. Actuellement, il nous est servi une langue morte Le poème se dressera toujours contre tous les oublis, et, plus particulièrement, contre l'outrage permanent fait aux mots, tel que Bernard Noël l'a terriblement illustré dans son livre "Château de cène".

    Le poète parle pour la véritable humanité... il est mémoire de l'humanité, comme telle. Il "inefface" selon le néologisme de Patrick Guyot, l'amnésie internationale.... Et c'est en croyant en l'incroyable que le poète s'engage à travers les passages encombrés du futur. Si seulement ce monde mérite d'être sauvé, ce seront les artistes qui le sauveront, comme Daniel Barenboïm qui fait jouer dans le même orchestre des enfants de Jérusalem et Ramallah.

    Voici, au risque de se perdre, quelques raisons de continuer à écrire après Auschwitz et c'est tant mieux.

                            Tristan Cabral
                            Rédigé sur une table de cuisine
                            à La Colle s/ Loup, le 04/10/09



Des mots pour l'an 01
                                    à Jean-Michel Fossey
                                l'infatiguable patrouilleur des mots



    J'aurai l'amour d'aimer et je prendrai le temps!
le temps d'un sein nu
sous une chemise;
le temps d'aimer les roses sauvages, l'abeille
et le rossignol;
    le temps d'aimer les immortelles au vent du large;
et surtout, et surtout,
    le temps d'aimer les Mots,
parce que la Poésie
commence et commencera toujours
là où le dernier mot n'appartient pas à la Mort!.....
et je trouverai
des mots de fiançailles et de coquelicots,
    des mots pour dire l'abeille et le rossignol,
des mots pour peindre des prairies lumineuses
sur les murs de la nuit,
    des mots pour enlever ses chaînes à Toussaint l'Ouverture!!!
    des mots fléchés pour faire la peau de Buffalo-Bill!
    des mots de foudre sur le poncho de Zapata!
    des mots qui ont rêvés pour nous l'idée de l'Amour Fou!
    des mots sans chaînes et sans verrous, sans barreaux, sans frontières,
sans cilice, sans contrition,et sans tortures!
sans Dieu, sans Maître, sans Rédemption,
des mots à bout portant!
des mots qui déclouent toutes les mains,
des mots de fiançailles insensées avec les sources, avec le feu,
avec la mer, des mots de pain pour partager et de pierres
pour les lancer
à la figure des Assassins!
des mots pour aimer une Terre,
qui est si belle, qui pleure, qui est promise à tous!!!!!
je trouverai les mots
pour marcher sur la mer,
pour aller jusqu'aux phares avec Virginia Woolf!
des mots qui changent le Monde et chantent le Monde changé
des mots pour dire avec Machado:
"el crimen fue a Granada"!
des mots pour dire avec Mahmoud Darwich et pour crier
qu'il n'y a pas de terre promise
et pour dire aux Hommes-suicides de Palestine
qu'il n'y a pas de Paradis!


Terre Promise, Nulle Part!
Terre Promise à tous, pour tous, Partout!


je vous lancerai des mots, les mots-tocsins de Wladimir!
les mots qui tiennent tête aux révélations! aux fous de Dieu!
aux assassins de la Splendeur Naturelle!
je trouverai
les mots d'insurrection et de marées toujours aux équinoxes!
des mots de blé, de vigne, de figuiers, et d'arbres millénaires!
des mots de source dans le Matin des Cerises,
des mots pour le matin féminin des Béatitudes!!!
des mots pour dire
le pain indicible des Anges!!!!!
    et j'aimerai jusqu'au Bout
le sein blanc entrevu sous la chemise douce


Voici que je vous donne des mots-de-passe pour l'an 01!
    les mots-passereaux,
    les mots inespérés,
les mots de prairies pures et de saisons neuves,
    les mots de marées hautes, des mots vêtus de mille mondes,
de toutes les douleurs,
    les mots de violoncelles insensés,
où pleure Rostropovitch!
les mots de ventres doux au creux humain du Temps!!!
et j'entendrai
    les mots des corps désirants et solaires, les mots
sans faute et sans péché,
les mots des amantes au corps parfait,
    des mots de roses des sables, des mots de louves magnifiques
tracés dans la neige
    par des Peuples de Beauté!

et je prendrai le temps!
de démentir le faux Sacré, les règlements, les messes,
les clôtures, les papamobiles, les derviches tueurs,
les fous de Dieu, la sainteté des échafauds, les catéchismes,
les bûchers de Montségur, les leçons de Ténèbres,
la grande peur du buisson noir des femmes
et des cheveux défaits
    la Grande Peur du Matin féminin des Béatitudes!
et je prendrai le temps!

le temps de démentir le Grand Soporifique!
    qui ne voyait ni les cheminées, ni les fumées,
    qui n'entendait ni les cris, ni les trains, ni les chiens!
NI LA VOIX SOUS LA CENDRE
de David et Sarah!
c'est pourquoi, il ne faut plus jamais,
donner de Nom au Grand Silencieux des Ténèbres!
car tant qu'il fera Dieu, le monde pleurera!
    mais j'aime les mots de neige comme
    un sein blanc sous une chemise, les mots de sablier
trichant sur le comte à rebours, les mots d'éternité physique!
les mots de sable rose et des roses de rêve,
des mots insoumis qui ne marchent pas entre les lignes,
impossibles à coucher!
des mots bleus et blanc comme l'oiseau de Magritte!
peints sur le Ciel par des peuples de Beauté!
Je resterai sur cette Terre, qui est si belle!!!
ni sainte, ni promise, Sol Absolu pour Tous!


Alors?
voici des mots pour marcher sur la mer
jusqu'à la fin du Monde!
DES MOTS pour l'an 01!
voici des mots de blé, de vignes et d'oliviers,
des mots désirants et solaires!
des mots miraculeux!
comme un sein nu sous une chemise.....


                    Tristan Cabral
                    Ramallah/ en Palestine occupée
                    Noël 2008


Ce poème a été publié dans le numéro 58 de la revue HORS JEU (Juillet 2009).

  Photo de André Chenet, le 02/10/09