Pier Mayer-Dantec,
soufflé par les esprits, porté par les vents et déposé sur la neige la nuit du 23 Janvier 1954, avec l’entremise de Herman MAYER, physicien moldave roumanisé et bourreau de travail plutôt que des cœurs, et d’Yvonne DANTEC, étudiante lettrée francisée, conférencière au pied nomade et au génie rentré, écrivain des soupentes à la modestie trop marquée. Les entremetteurs deviendront professeurs : fin de partie.
Dès l’âge de quatre ans, l’enfant illuminé se charge de combattre pour l’absolu et de relustrer le vieux rêve maternel : questionner la vie, sonder ses puissances, embrasser son mystère. D’où un chemin artistique, en zigzag, semé d’embûches nourricières (la faim, le froid, le dénuement…) et entrecoupé d’études :
– Etudes forcées de Médecine puis d’Odontologie (snobisme et barbarie), sagement et joyeusement interrompues avant la sanction d’un diplôme, incompatibles avec l’esprit turbulent, survolté, insoumis et sulfureux qui sert de viatique à l’intéressé. Celui-ci tire parti de sa jeune liberté reconquise pour rejoindre son haut rêve et devenir, de 1978 à 1980 :
– Musicien, chanteur-guitariste-harmoniciste de blues : concerts, et bœufs avec de fabuleux Bluesmen américains (Luther Allison, The Aces…). Période de vache maigre mais exaltante. D’ailleurs le jeune héros n’aime pas les grosses vaches. Ni la routine et le ressassement. Et change de cap :
– Etudes de Lettres Modernes entre 80 et 84, avec au bout du compte un drôle de cadeau : Licence (de tout faire ?), gratinée de Certificats de Maîtrise, parallèlement à une Formation Théâtrale d’acteur au sein de la troupe du Théâtre Incarnat de Bordeaux, dirigée par Lucette MOULINE, metteur en scène, enseignante à l’Université de Bordeaux III et auteur. Une femme au verbe flamboyant et à l’exigence impériale, au plus noble sens du terme. Nombreuses représentations d’une adaptation baroque et sulfureuse de Barbe-Bleue.
Suite à une illumination, changement de région et retour en Bretagne.
– Etudes Celtiques à l’Université de Rennes 2 entre 85 et 89 (Licence de Breton et Celtique obtenue), parallèlement à :
– une activité de professeur de français puis de breton
– une formation musicale (stages de guitare avec Soïg SIBERIL, de Gwerz et de Kan-ha-diskan avec Erik MARCHAND)
– une formation de danseur au Cercle Celtique de Morlaix chez les Korollerien Montroulez, suivie de tournées en Bretagne et à l’étranger.
Partage le plus clair de son temps entre :
– l’écriture, la griffe noble de l’esprit
– le théâtre (prestations de comédien au sein de l’association morlaisienne Alerte à la Bombe)
– la musique : irlandaise et bretonne, seul ou en duo flûte / guitare
– la photographie : nombreux reportages en Bretagne et à l’étranger, pour vivre au cœur des hommes, et tout près de leurs yeux.
– le voyage : Europe sillonnée de part en part, le plus souvent en solitaire et à moto, dans des conditions de vie fruste et sauvage afin de retrouver la poésie du nomadisme et la force primitive de l’instinct.
– les projets associatifs, dont un voyage au Mexique à visée d’échange et d’osmose entre peuples et civilisations qui développèrent une mystique, et tiennent à l’esprit.
Signe particulier : Quêteur de vie, jusqu’à l’obsession. Un des derniers hommes habités, traversé d’éclairs, veillé par ses génies. Plein de douceur, mais qui enrage devant la médiocrité ambiante et le manque de tout en littérature contemporaine française : poésie, pensée, esprit, mysticisme cosmique, souffle, imagination, style, sens du récit…
Pour ce qui est des précédentes publications, tout se trouve dans la revue bretonnante Al Liamm. En voici la liste :
– Kevrin ar re varv (Mystère des morts), poème mystique, in Al Liamm n° 254-255
– Huñvre e Siam, pe marzh war un dachenn fu (Rêve de Siam, ou miracle sur un terrain vague), chronique vagabonde du film éponyme d’Olivier Bourbeillon, in Al Liamm n° 280
– Mab al Loar-gann (Le fils de la Pleine Lune), nouvelle, in Al Liamm n° 290-291
– Sin ar big (Le signe de la pie), nouvelle, in Al Liamm n° 292
– Beaj diwezhañ ar penndologed (Le dernier voyage des têtards), in Al Liamm n° 299
Toute une série de textes attend publication, essentiellement en français : poèmes, pour la plupart rimés ; nouvelles ; essais ; chroniques de films, etc.
Quant aux contacts, certains ont été pris avec Radio Kreiz Breizh et Radio Bro Wened à propos du voyage au Chiapas, et les interviews ont été diffusées cet été. Le contact reste donc ouvert (ainsi qu’avec Radio Bretagne Ouest) sur ce sujet comme à fortiori sur de futures publications, plus personnelles.
Les séances de signature ne sont jamais qu’un faux contact : il y manque une essentielle électricité. L’auteur se sentirait bien plus actif en laissant pénétrer les lecteurs curieux dans l’antre de son être au cours de lectures publiques dont il possède l’expérience et surtout, le goût.
Car un poète qui ne se donne pas, dehors avec son balancement d’os, les marées de sa peau, l’ébouriffante symphonie de sa chair jouée sur la harpe de ses nerfs, n’est qu’un esthète en oripeaux, et qui promène un chapeau mou sur son vieux corps de dindon mort.
A PROPOS DE LA GRANDE GUERRE, ou L’AVEUGLEMENT GENERAL
A Daniel MERMET, cet éclaireur embusqué
Un jour j’ai traversé Verdun. Je rentrai d’un voyage. Des croix blanches partout. Là sous la terre, une ville alignée. On dit que si ceux qui sont tombés à Verdun se relevaient, il faudrait une ville pour les faire tenir… Alors mon esprit s’est remis à voyager. Entre crânes et ossements, il s’est pris à vagabonder. Entre destins brisés, amours arrachés, enfants bancals sans père, et veuves endurcies…
De ma fenêtre, je vois un cimetière. Trente mètres me séparent de mon grand-père. Lui, il est dedans. Du front il était rentré. Rescapé de la grande boucherie, la première guerre industrielle. Il a vécu huit ans après. Et puis un jour il est tombé. Pas comme les copains, pas au front. A la maison, tout simplement. Ou à l’usine. Ou l’hôpital. Ne sais même pas. L’ai pas connu. Pas eu le temps… Kenavo tad-kozh, un deiz bennaket en em gavfomp asambles… Adieu grand-père, adieu sans même bonjour, un jour on se retrouvera… On fera la vie…
Dans la maison où je vis, il a marché, dormi, aimé. Les murs s’en souviennent peut-être. Sa moustache était splendide, à picorer l’air par les cornes. Dans ses yeux il y avait la mer. Dans son sourire il y avait l’avenir, et la confiance de sa femme. Dans sa bouche et sa poitrine, il y avait le breton, qui siffle et chante comme le vent, et roule comme l’océan.
La maladie est venue le prendre, le succuber par le dedans. Mort naturelle, on dit, chez les médecins, quand on ne sait pas quoi dire d’autre, et parce qu’il faut dire quelque chose. C’était pourtant pas compliqué, au lendemain de cette guerre, de voir les séquelles affectives, qui font certains hommes tomber.
Chez un homme, l’intelligence circule sans cesse, entre le cœur et le cerveau et tous les organes vitaux. Et une mémoire lourde de morts, ça alourdit aussi le cœur.
Un jour, un instant de fragilité, de chute du désir de vivre, une image folle qui surgit de cette mémoire lancinante, et puis voilà : la maladie vous saute dessus - ou l’énigme de l’embolie.
On n’est jamais malade pour rien.
Et on meurt tous de désespoir.
Et c’est bien assez de misère pour un homme sain que de voir partir ceux qu’il aime et même le dernier inconnu. Mais pour un général à casquette, ou un politicard patenté, la mort par hasard, la mort au petit bonheur, voilà qui est trop modeste. La mort il faut venir l’orchestrer, la répandre et l’organiser, la mettre en scène en noirs charniers, avec mathématique froide et haute science de tarés. Parce que la désespérance, c’est encore trop arbitraire, ça laisse de quoi vivre assez vieux. Et c’est jeunes qu’il faut les prendre, les vies à peine écloses de ces civils ensoldatés, embrigadés par la machine, l’infatigable machine à tuer. N’est-ce pas messieurs les maréchaux, petit pétain jouant la putain, ou joyeux foch qui fauche les vies ? ! Tous grands semeurs de l’affliction, et moissonneurs de la détresse. Inutiles cadavres, grands chefs réduits à l’état d’os, c’est maintenant que vous êtes vrais. La terre rouille vos insignes, et moi je pisse sur vos bretelles. Trouffignons de vieux trouffions. Enfin en poudre…
Et qu’est-ce que ça cache tout ça, cet étrange goût de la mort qui hante sans cesse tant de cerveaux, d’une génération à l’autre ?
On pourrait dire : manque de cœur.
Moi je dis : vice de regard. Œil vide et terne devant un mort. Œil de chien durant la saillie.
Quiconque a déjà veillé un mort sait d’emblée de quoi je parle. Comme c’est présent un mort, puissant comme un gisant plein d’âme, que le trépas a foudroyé. Criblé de balles, rongé de maladie, ou même fauché en plein essor, comme c’est intense, un corps de mort ! C’est dense, compact et rassemblé, et ça se dédouble pourtant en faisant flotter une enveloppe d’âme. Et l’âme nous appelle et nous parle, et voici ce qu’elle nous susurre :
« Tu es là et tu te demandes ce que tu vins faire en ce monde. Tu me regardes et je te manque, la foudre lézarde ton cœur, tu voudrais échapper au mal, tu rêves d’une paix immense…
La vie, c’est là le secret. Ne me rejoins pas où je suis. Refais la vie de ton côté.
Désormais tu quêteras la vie. Et si ton âme est de noblesse, tu voudras même…la guérir… »
Le mort n’en dit pas toujours plus. C’est au veilleur de conclure. D’ailleurs il faut guetter les mots, les morts ne parlent pas si clair.
Mais je crois que tous nous demandent ce qu’on veut faire de la vie, sans cesse et à tous les niveaux. Quelle guerre secrète on prépare, en famille, en couple ou à l’école, la triste école de la vie, avec son maître racorni, vieil assassin par habitude.
Il y aurait bien d’autres écoles. Mais nous allons au plus pressé, au plus facile, avec nos yeux d’aveugles vrais, inconstants et irrationnels. Même l’amour quand il se presse aux portes de nos cœurs frileux, nous ne savons le reconnaître que pour peu qu’il tombe bien.
Il y a des héros de l’amour qui meurent dans la prison de vie. Du fond de leurs Quartiers de Haute Solitude, ils adressent des signes au monde, ils chantent jusqu’aux étoiles, ils soufflent des perles aux humains. Ils sont le plus souvent artistes. D’ailleurs ils sont les vrais artistes, ceux qui viennent guérir la vie.
Mais on les regarde de loin ; leur sensibilité fait peur ; on met en doute leur pureté. Leur existence tourne en enfer. Et pourtant ce n’est pas la haine qui sert de foyer à leur vie.
Un jour, Daniel, il faudra choisir : s’entre-tuer ou bien s’aimer.
Je rêve d’une école de la vie qui ne soit pas régie par la peur. L’homme est un animal malade, parce que la terreur l’habite, la sainte peur pour son ego. Et tout ce vicieux système, qui encourage l’individu dans ce qu’il a de plus frileux et de plus envieux, notre aliénante civilisation sans cesse le développe.
La peur a mille enfants débiles : la jalousie, la soumission, l’attente vaine, l’oisiveté, la méfiance et tant d’autres tristes erreurs.
Excuse ma pensée grossière. Je n’ai plus envie de finasser. Parfois il est bon d’être simple. Je suis juste un analphabète, volontaire et décidé, qui parle pour des oreilles d’âmes et non pour des ânes savants. Et quand j’entends les témoignages de ces hommes beaux et blessés, leurs lettres gorgées de tendresse, bouleversantes de révolte, je suis bigrement rassuré. Et je me dis que je fais bien de vouloir aussi les atteindre. Parce que leur âme est brûlante, et me réchauffe tout entier. Je me figure qu’ils comprendront, comme je sais que tu comprendras. Et quand je parle de comprendre, ce n’est jamais mieux que d’entendre jouer, là sur les cordes du sensible, un air de vérité poignante, un air qui vient vous percuter.
Voici ce que j’aimerais dire, comme une folie qui m’habite en ce monde qui se veut sensé, une folie qui me coûte cher, en solitude et en détresse :
Je ne connais pas la jalousie. Je ne comprends pas son manège. Je le comprends vraiment trop bien, ainsi je ne veux pas le comprendre.
Je ne connais pas la méfiance. Je vois qu’elle tord tous les regards, comme elle empoisonne les cœurs. C’est une de mes pires ennemies. Elle me vole des êtres chers, à qui elle cloue le regard vrai.
Je sais que je suis seul au monde, que c’est la destinée de l’homme, et que cela peut être noble, quand on le prend avec hauteur. Mais je sais encore mieux que ma vie ne m’importe pas assez, pour que je la garde pour moi, et que je la chérisse en moi. Et c’est une hypothèse à prouver, que là dans le profond de moi, j’aurais déjà une vie propre.
Je viens dire en d’autres termes que je ne crois pas en la biologie. Je crois en l’âme qui s’allume, et inonde tout alentour. D’elle se répand un brasier, et le désir crépite autour - le désir d’entrer en vie.
Si je suis seul au quotidien, je finirai bien par m’éteindre. Si je n’ai pas un œil complice où aller puiser du désir, et pour qui j’allume à mon tour le foyer vivant de mon être, comment puis-je vivre en vrai ?
Et si j’apprends à mieux aimer, que ma femme ne le voit pas, et que nul ne s’assied devant mon âtre, à quoi cela peut-il servir ?
La vie, nous nous sommes habitués à croire qu’elle coule au-dedans de nous. Mais quiconque a brouté ses heures sans personne qui l’attende sait ce que ça coûte de vivre, dans ces moments si irréels.
L’autre en face de moi, c’est toujours lui qui m’anime, c’est toujours par lui que je vis.
Je ne dis pas que tout vient du dehors, ni que je suis vide et absent. Je dis juste que ce qui vit, cela se passe toujours entre, dans l’espace qui s’électrise, entre l’autre qui va vers moi, qui me frôle de sa présence, et moi qui fais chemin vers lui - entre l’autre qui passe en moi et qui me fait ce que je suis, et moi qui me fais moi pour lui.
C’est peut-être dur à comprendre, et insane aux hommes-rochers, qui croient exister par eux-mêmes. Cela est dommage pour eux. Car ils demeurent en-deçà..
Mais les Indiens eux tous le savent, et d’ailleurs leur langue les aide, qu’ils ont si bien su incarner. Je l’ai vécu chez les Tzotzil, au cœur des montagnes du Chiapas, dans le Mexique des Hommes Vrais. Ils ont bien des pronoms personnels, mais ils les dépersonnalisent, ils les vident de cette arrogance dont nous autres sommes coutumiers. Ils font flotter toute vérité entre les hommes qui se parlent, et ils s’épargnent la hiérarchie.
Et ils s’écoutent par principe et ils s’écoutent par bonheur, et cette bouche qui parle en face, cela leur est toujours sacré. Et d’ailleurs ils ne parlent pas : ils délivrent un chant royal.
Ils ne possèdent vraiment rien, - et ainsi rien ne les possède. Ils partagent leur imaginaire, comme ils partagent leur destin, tout comme ils partagent leurs frijoles, ces haricots rouges qu’ils mangent tous les jours de l’année, à chaque repas. Ils dorment dans des cabanes de planches, de bâches en polyane et tôle ondulée. Ils sortent sous les pluies diluviennes quand le ciel s’enrage et crève, à chaque saison des pluies.
Et sous le ciel qui les voit comme des hommes fils de la terre, ils se regardent et puis ils rient.
Plus haut dominant leurs villages, les militaires font les malins, caressent leurs flingues au flanc, étirent leurs gueules de dogues, pour impressionner les enfants. Tous les Indiens sont assiégés. La guerre couve à leur porte. Leur mémoire est un martyre.
Mais ils vont sous le ciel et rient.
Et nous les nantis, pendant ce temps-là, QUE FAISONS-NOUS DE NOTRE PAIX ?
Je crois que nous nous déchirons, lâchement et maladroitement, parce que nous avons peur de perdre des miettes de notre ego hurleur. Nous disons vouloir de l’amour, et quand il arrive à nos portes, nous le voyons tout déguisé, comme un secret calculateur qui avance sous sa défroque pour venir nous déposséder. Au lieu de nous abandonner.
Moi je n’ai jamais rien perdu quand je me suis abandonné. Je me suis bien senti gagner une présence bien étrange, beaucoup plus complète et plus vraie. Je suis devenu un à deux, ou à plusieurs comme au théâtre, qui refabrique l’unité.
L’unité c’est avec l’autre, l’autre en soi et l’autre devant, que cela demande à se faire, pour restaurer l’harmonie perdue.
Je suis sans doute un drôle de fou, en ce monde de dingues secs, mais je le clame sans faiblir : la vie s’accomplit dans l’offrande, sans quoi elle n’est que triste errance, et finit rance et décatie.
Notre paix nous attend, elle nous convie au don.
La beauté nous fait signe, elle aimerait descendre en nos cœurs, et remonter de nos entrailles.
Puissent ces mots se ficher dans vos âmes et semer quelques bonnes graines.
Que votre vérité rayonne - et la maladie faiblira.
Que votre enthousiasme vous guide, il viendra manger votre peur.
Que les flammes du ciel nous lèchent, si nous ne refaisons pas la vie.
Pier Mayer-Dantec
Photo: Pier Mayer-Dantec interprétant sa pièce « CELINE, Voyage au long de la Mort, à crédit »